La liberté par la règle dans la règle

La soirée était calme en cette fin de saison, bercé par le bruissement des jetons et les annonces des croupiers, j’appréciais le calme et la tranquillité de cette nuit. Quand soudain, un rugissement brisa la quiétude de cette nuit idyllique. D’un coup d’œil j’avisais la table d’où était parti le scandale et comme par magie apparu derrière le chef de table. Un de nos plus gros client s’agitais bruyamment et contestait avec véhémence le « coming-out roll » : les dés affichaient 7, tous les place-bet étaient « on » ! le joueur perdait 5.500€ sur ce coup, après avoir gagné plusieurs dizaines de millier d’euros, ce que son stack montrait de façon évidente.

Le Box-man me regardait désespéré en me disant : « il joue On à chaque coming-out, ce coup-ci il a failli oublier et le croupier lui a fait remarquer et il nous a dit « On » »

Le client était connu pour torture le croupier de base avec des annonces tardives ou fluctuantes, vous savez le type de : « c’est On !, cette fois c’est Off ! pourquoi vous ne me l’avez pas dit ! …. Nous avons tous connu ce genre de joueur, et malgré les multiples façons de gérer ces situations de crises, la vraie question est :

  • Que cherche un joueur quand il entre dans un casino ?
  • Qu’est-ce qu’un jeu ?

Dans les faits très peu de personnes se sont penchées sur le sujet afin de comprendre les ressorts psychologiques qui sous-tendent les actions des joueurs. Très souvent d’ailleurs, tout un chacun pense que les joueurs ne cherchent qu’à gagner ! Pourtant les professionnels du secteur sentent que cela pourrait être plus compliqué.

 

Le bon sens nous murmure que les humains jouent depuis qu’ils sont justement humain. Aussi loin dans l’histoire que nous puissions remonter, nous trouvons des traces et des objets liés au jeu. Le paradoxe est que pratiquement aucun texte ancien, ou philosophe n’a pris le temps d’écrire sur le sujet et quand c’est le cas, c’est souvent pour la dénigrer et en minimiser l’importance.

 

-Cicero (Marcus Tullius Cicero 106 av JC- 41 av JV) considérait que le jeu était acceptable pour un citoyen, à condition que ses devoirs aient été accompli, et sans se laisser aller trop souvent à ce penchant.

D’aucun pourrait objecter que les jeux dans la Rome antique revêtaient un caractère sacré et étaient constitutifs de la civilisation romaine, mais il est clair que nous parlons ici de jeu d’argent, de paris, ou autre activité ludique en dehors de ces jeux sacrés comme les combats de gladiateurs.

 

-Saint Thomas D’Aquin (1225-1274) admettait également que l’esprit de l’homme devait pouvoir se délasser et acceptait ainsi que des jeux calmes pouvaient apporter un certain repos.

 

Et même si l’inventeur de la roulette n’est personne d’autre que Blaise Pascal au XVIIème siècle, qui est également le père du calcul moderne des probabilités, il faut attendre la fin du XIXème le début du XXème siècle pour que des historiens ou des philosophes/sociologues abordent enfin la question du jeu.

 

-John Huizinga (1872-1945) recteur de l’Université de Leyden aux Pays-Bas publie en 1938 « Homo Ludens ». Cet ouvrage, premier du genre aborde les aspects philosophiques, historiques et sociologiques du jeu, dans les civilisations et pour l’être humain. Il est un des premiers à apporter une définition du jeu.

 

              « Le jeu est limité dans le temps, dans un espace défini avec des règles fixes. »

              « L’altération des règles d’un jeu, ne peut être faite sans ruiner l’intérêt de ce jeu »

              « Un jeu n’a pas de corrélation avec la réalité, il est une fin en soi »

 

Un peu plus tard en 1958 le sociologue Roger Caillois (1913-1973) publie son essai « Les jeux et les Hommes » où entre-autre il est le premier à proposer une classification synthétique des jeux. Il élargit ainsi son approche en considérant pour la première fois que tous les jeux ne sont pas égaux. Il explore ainsi les différents ressorts psychologiques qui font qu’un individu préfère jouer à un jeu plutôt qu’à tel autre.

Roger Caillois « Les jeux et les Hommes » classification des jeux p92 édition n°6090 1959.

 

Nous pouvons voir dans la table ci-dessus que selon l’approche socio/psychologique de Caillois, les jeux de casino sont tous dans une catégorie en marge du mécanisme social, et basé sur les ressorts psychologiques de la chance. En tant que professionnels et habitués des données mathématiques qui sous-tendent les jeux que nous exploitons, nous savons parfaitement que malgré un avantage mathématique certain, l’aléa du tirage apporte cette part de hasard qui rend l’intérêt des jeux casino infini.

 

Je me propose donc d’éclairer les moyens d’utiliser cette approche socio/psychologique dans nos métiers, et de compléter ainsi la traditionnelle approche marketing basée sur la segmentation des joueurs, dans les prochains articles.

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